S'il faut en croire certains tenants de la critique contemporaine, l'art
est voué à une mort prochaine.
En cette aube du XXIe siècle, il est permis, en effet, de se demander si
la peinture à l'huile, puisqu'il s'agit d'elle ici, demeurera un médium
privilégié comme elle l’a été jusqu’à maintenant.
Dans tous les cas, nous pouvons lui prédire un bel avenir en contemplant
l'œuvre de Roland Potin, qui, pour nous conforter dans cette pensée, ne
craint pas d’employer les couleurs les plus franches et les plus
persuasives.
Foin de la monochromie, qui reflète notre pessimisme et notre angoisse, la
rémanence du rouge et du jaune, opposés au bleu profond, a une vertu
roborative des plus salutaires.
Vibrations, fusions, magmas et vastes plages uniformes alternent sur la
toile. Et pour les produire, le peintre possède une technique
particulière. N'hésitant pas à broyer la matière directement sur le
support à la main quand il n’adjoint pas des glacis au pinceau ou des
aplats au couteau.
Mystère pour le regardeur, cette alchimie. Les formes issues du hasard ou
d'une longue élaboration ont un sens qui nous échappe. Que veut dire, en
effet, ce réseau de lignes tubulaires, souples ou rigides, qui relient les
extrémités de la toile ou qui transpercent les cloisonnements d'un espace
aux multiples dimensions ?
À la vue de "La fiancée en difficulté", les érudits ne manqueront
pas de faire référence à la "Femme chancelante" de Max Ernst. Mais notre
souci d'interprétation n'en demeurera pas moins insatisfait, et ce ne sont
pas les titres qui nous rendront la tâche plus aisée, jetant plutôt un
voile supplémentaire qu'il nous faudra écarter.
Ainsi, "Les temps anciens" sont-ils ceux des origines ou une projection
dans l'avenir et le regard que porterons alors des êtres futurs sur notre époque
? N'y aurait-il pas une allusion à cette élasticité du temps dont l'homme ne
fait que soupçonner les arcanes ?
Il est certes possible de vivre sans se poser trop de questions
fondamentales et de s'étourdir en s'adonnant à des plaisirs immédiats.
Mais si le mouvement, la lumière, la sonorité qui cohabitent dans la
plupart des tableaux de Roland Potin ont des accents de fête foraine, ne
nous y trompons pas, il nous est offert bien plus à notre réflexion.
Livrons-nous à la "Méditation", loin du bruit et de la fureur,
notre réalité quotidienne, laissons-nous guider par ces "Maîtres-à-danser" que sont nos yeux situés à quelques pas de l'œuvre qu'ils parcourent en zigzag.
Viendra alors le moment où nous aurons le sentiment d'être sur un seuil qu'il
nous faudra franchir pour un nouveau départ.
Antoni Tàpies dit qu'une peinture n'est pas un message mais un émetteur. À
nous d'en capter les ondes sur la longueur qui nous est propre.
Les ailes de chauve-souris qui survolent "La ville" ont souvent symbolisé
les forces maléfiques. Roland Potin a su les apprivoiser pour qu'elles ne
troublent pas notre délectation.
—Chantal Compin, Décembre 1994.